La langue française est-elle misogyne ?

 

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Vous pouvez lire l’article en anglais ici

 

 

Considérons les termes français suivants, avec leurs équivalents anglais : 

fils                   fille                    son          daughter

garçon            fille                    boy          girl

L’on pourrait dire qu’est inscrit dans la langue française le fait que la « femelle », contrairement au « mâle », ne jouit pas d’une existence autonome en dehors des liens de filiation : elle appartient à quelqu’un — à son père, qui la mènera à l’autel le jour de son mariage, pour un « changement de propriétaire » et de patronyme

Il existe bien un féminin à garçon (plus exactement à gars) mais il est des plus péjoratifs puisqu’il s’agit de garce.

L’expression garçon manqué est elle aussi très instructive. Parce qu’il s’agit d’une expression « figée », on ne sent plus à quel point elle dénote en réalité une forme d’échec, comme lorsque l’on dit une vie manquée, un écrivain manqué.

Ici encore, la comparaison avec l’anglais est éclairante. L’équivalent de garçon manqué est tomboy : nulle connotation d’échec en anglais, le mot tom servant à désigner le mâle de divers animaux, en particulier le matou (aussi : tomcat). 

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UN PEU D’HISTOIRE

 

En ancien français, gars était le cas sujet de garçon (qui était le cas régime – de même, copain représente le cas sujet de compagnon). Les mots gars/garçon viennent d’une racine francique *wrakkjo qui signifiait « vagabond » — d’où l’anglais wretch « malheureux, scélérat ». En ancien français, les termes qui servaient à désigner le jeune homme se répartissaient entre deux catégories : bacheler (qui a donné bachelier) et damoiseau mettaient l’accent sur le jeune âge, tandis que valet et garçon faisaient ressortir l’origine sociale : l’enfant noble était appelé valet, l’enfant de couche sociale inférieuregarçon. Ce dernier mot était souvent un terme d’injure, équivalant à goujat, misérable, lâche. Le féminin garce, signifiant « jeune fille », avait déjà le sens péjoratif actuel.

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Considérons maintenant d’autres termes :

homme           femme                    man             woman

mari                femme                    husband      wife

L’on constate qu’en français, tandis que le « mâle » acquiert un statut grâce au mariage, la « femelle » reste… femelle précisément. Tandis que mari indique un rôle socialfemme dénote une fonction purement biologique.

Il existe bien la paire époux/épouse, mais elle ne s’emploie guère qu’en langue soutenue, dans des conditions formelles.

De plus, il est de coutume que la femme mariée doive, lorsqu’elle prouve son identité, indiquer son nom de jeune fille (sous quel patronyme elle est née…). Non seulement nous sommes renvoyés au mot fille — qui est une marque de la sujétion féminine, mais cela montre aussi que la « femelle » est tenue de s’assujettir au « mâle » dès lors qu’elle l’épouse, puisqu’elle doit adopter son patronyme — il serait plus juste de dire que le « mâle » adopte la « femelle ». Le mot patronyme lui-même renvoie à la domination masculine puisqu’étymologiquement, il signifie nom du père.

Nombre de mots et d’expressions péjoratifs sont liés à la femme.

Par exemple, à la définition « fait de bavarder avec indiscrétion et souvent avec malveillance, sur des sujets insignifiants ; commentaire futile, sans intérêt » correspond le mot commérage, qui vient de commère du latin commater — composé de cum et mater « marraine » — signifiant proprement « marraine avec ». La commère est une « femme curieuse, indiscrète et bavarde, généralement malveillante, à l’affût des moindres nouvelles, vraies ou fausses, et prompte à les colporter ».

L’équivalent anglais de commèrecommérer et commérage est gossip. Il ne renvoie pas à la misogynie, pourtant, de façon intéressante, il est lui aussi lié au baptême.

En effet, il vient de l’ancien anglais godsibb, signifiant « parrain, marraine », de god « Dieu » et sibb « membre de la famille » — d’où le mot actuel siblings « enfants de mêmes parents ». Le mot gossip a ensuite signifié « ami(e) proche, avec qui l’on bavarde, papote », est devenu un verbe puis le nom signifiant « cancans, ragots, commérages ».

Dans le même ordre d’idées, bonne femme désigne une femme simple (souvent d’un certain âge), si bien que l’on parle, pour un récit peu crédible, de conte de bonne femme, et, pour un remède qui a son origine dans la tradition populaire, de remède de bonne femme

Les équivalents anglais de ces deux expressions françaises sont eux aussi misogynes ; ils sont, respectivement, old wives’ tale et old wives’ remedy. Dans ces expressions, le mot wife n’avait pas encore acquis le sens moderne d’épouse : il avait encore le sens général de femme (adulte de sexe féminin), comme dans midwife (sage-femme), housewife (maîtresse de maison), ou encore dans des termes désignant des commerçantes de basse condition, comme fishwifemarchande de poisson, qui a ensuite pris le sens péjoratif (comme en français) de harengèrepoissarde.

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