Le nénufar et l’ognon (ou les avatars de l’orthographe française)

 

Le préjugé orthographique ne se justifie ni par la logique, ni par l’histoire… il se fonde sur une tradition relativement récente, formée surtout d’ignorance.

Histoire de la langue française, par Ferdinand Brunot (1860-1938)

 

 

Les Français considèrent souvent l’orthographe de leur langue comme quasi sacrée – comme si elle était gravée dans le marbre.

Pourtant, l’histoire de l’orthographe française nous amène à adopter un point de vue tout différent…

 

Garante de la « correction » de la langue, l’Académie française elle-même a modifié, à plusieurs reprises parfois, l’orthographe de nombreux mots.

Prenons les exemples des mots nénuphar et oignon. Ni le ph de nénuphar ni le i de oignon n’ont de justification étymologique. En effet :

- Nénuphar vient de l’arabe nainūfar, nīnūfar, nīlūfar, du persan nīlūfar, lui-même emprunté au sanskrit nīlōtpala- « lotus bleu », composé de nīlah « bleu-noir » et utpalam « fleur du lotus ». La graphie nénuphar date du XIXe siècle.

- Oignon vient du latin unionem, accusatif de unio - ce dernier mot étant rattaché à unus « un » parce qu’à la différence de l’ail, l’oignon a un tubercule unique.

 

Au fil du temps, le dictionnaire de l’Académie française a adopté (et donc prescrit) les graphies suivantes :

- en 1694 : nenufar (sans accent)

- de 1762 à 1835 : nénufar

- en 1932-35 : nénuphar

- en 1992 : nénufar ou nénuphar

 

- en 1762 : oignon

- en 1798 : ognon

- à partir de 1835 : oignon.

L’édition de 1762 du dictionnaire de l’Académie française justifiait de la manière suivante le i de oignon :

On ne prononce point l’i, mais il sert à mouiller le g.

Dans Dictionnaire critique de la langue française (1787-88), Jean-François Féraud expliqua pourquoi la forme ognon doit être préférée :

Oignon, ou ognon, s. m. Le 2d serait préférable, puisqu’on ne prononce pas l’i. L’Académie dit qu’il sert à mouiller le g: cette raison ne me paraît pas fort bone [sic]. On mouille le g dans besogne, rognerognérognon etc. sans i.

 

En ce qui concerne le mot actuellement orthographié abîme avec un accent circonflexe sur le i, il était abysme dans la première édition (1694) du dictionnaire de l’Académie française, abyme dans celle de 1762, et prit sa présente forme dans l’édition de 1798. Dans le dictionnaire mentionné ci-dessus, Jean-François Féraud justifia de la façon suivante la présence de l’accent circonflexe :

Abîme, s. m. (l’i est long et doit être accentué d’un accent circonflexe – 3ème syllabe, e muet.) Le Dictionnaire de l’Académie et d’après, ceux d’Orthographe et du Richelet portatif écrivent abyme et abymer. Ceux-ci sont plus conformes à l’étymologie, dont on se met aujourd’hui moins en peine qu’autrefois: Abîme, abimer le sont plus à l’usage moderne, où l’on retranche tant qu’on peut l’y lettre étrangère, presque toujours inutile, et heureusement remplacée par l’i voyelle. On écrivait anciennement abysme, abysmer.

(L’on peut au passage se demander pour quelle raison un mot comme estime, dont « l’i est long », n’est pas lui aussi orthographié estîme avec accent circonflexe…)

 

Revenons à Ferdinand Brunot, qui, dans sa lettre ouverte au Ministre de l’Instruction Publique en 1905, précisait : 

Quand on se décida à adopter une orthographe, le lundi 8 mai 1673, sous l’influence de Bossuet, et malgré Corneille, on voulut que cette orthographe distinguât « les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes » …

On la fit donc si étymologique et si pédante qu’elle eût suffi, à elle seule, à discréditer le Dictionnaire (charactère, phase, prez, advocat, advis, toy, sçavoir, etc.) ; ses contradictions (abbattre et aborder, eschancrer et énerver) la rendaient inapplicable ; on inaugurait magnifiquement le système d’exceptions aux exceptions qui dure toujours

Au milieu du XVIIIe siècle l’Académie eut une heureuse idée. Pour se remettre au point, elle convint… de confier la révision de l’orthographe à un « plénipotentiaire », l’abbé d’Olivet. Il fit une révolution. Plus de 5,000 mots sur environ 18,000 furent atteints. En 1762, nouveaux sacrifices, quoique moins importants. Enfin on vit distinguer i de j, u de v, comme Ramus le demandait déjà au XVIe siècle

Il y a aux réformes une objection… Si désormais l’orthographe est changée, la lecture des livres imprimés avant la réforme sera rendue un peu plus difficile… Pareille illusion se comprend chez ceux qui n’ont jamais ouvert que des éditions scolaires, ou qui oublient que le texte de la Collection des Grands Écrivains est publié dans une orthographe uniformisée, rajeunie, truquée, où on a juste laissé oi en souvenir du passé. Mais cette orthographe est celle de la maison Hachette et Cie.  Elle n’est ni celle de Corneille, ni celle de Molière, ni celle de Pascal, ni celle de Bossuet…. Qu’on se reporte aux manuscrits, quand ils existent, ou aux éditions, soit originales, soit faites d’après les éditions originales.

 

Par exemple, dans les écrits du filosofe Voltaire, on trouve phisionomie, panchans (Candide, édition de 1759) ou encore afaire, horible, il n’ariva, arêter (Voyage de Scarmentado, édition de 1778) et, dans les registres de l’Académie française de 1771, on a relevé fames, chapèle, laquèle, éxécuter, oficiers, abé.

 

Des simplifications avaient été  proposées dès les premières éditions de l’Académie au XVIIe siècle, la plupart ayant été acceptées. Par exemple :

- Suppression des lettres muettes : le d, le b ou le p dans adjouster, adveu, debvoir et escripture, le h dans autheur ou authorité.

- Simplification des lettres grecques : ch (dans scolarité), ph (dans flegme), th (dans détrôner), et y (dans ceci, ici, voici, asile, abîme, analise, paroxisme).

- Remplacement de oi par ai (je chantai en français et non je chantoi en françois).

- Remplacement de la graphie ign par gn, comme dans montagne (cf. Michel de Montaigne), mais il restait oignon.

- Suppression des consonnes doubles, soit parce qu’elles signalaient une ancienne voyelle nasale, soit parce qu’elles servaient à indiquer, quand elles suivent un e, que cette voyelle se prononce é ou è, ce e pouvant être marqué par un accent.

- Remplacement des es et ez utilisés pour signaler que le e se prononce é ou è (comme dans  estre  et  amitiez  qui  deviennent  être  et  amitié) mais il reste des traces de l’ancienne orthographe dans chez et nez.

- Son [ɑ̃] systématiquement noté an et non an ou en (ces deux orthographes s’expliquant en partie par des différences de prononciation qui se sont perdues, et non uniquement par l’étymologie).

 

Dans l’édition de 1740, suivant les principes énoncés ci-dessus, l’abbé d’Olivet fit corriger plus de 5000 des 18000 mots du Dictionnaire de l’Académie.

Malheureusement,  l’édition de 1835 rétablit d’anciennes orthographes (par exemple analyse, paroxysme), certaines ayant rapidement disparu (comme rythme écrit rhythme, aphte écrit aphthe, phtisie écrit phthisie, et diphtongue écrit diphthongue).

 

Source principale Guide pratique de l’orthographe rectifiéeDanielle Béchennec et Liliane Sprenger-Charolles – CNRS et Université Paris Descartes.

 

 

Fin du XXe siècle : les rectifications de l’orthographe

 

Le 19 juin 1990 était remis officiellement par le Conseil supérieur de la langue française, créé par Michel Rocard lorsqu’il était Premier ministre, un rapport sur des « aménagements » destinés « à éliminer un certain nombre d’anomalies et d’absurdités » de l’orthographe française. 

Le rapport de la commission chargée de ce travail, dirigée par Bernard Quemada, vice-président du Conseil supérieur de la langue française et directeur du  Trésor de la langue française (1971-1994 ; 16 volumes), est alors successivement approuvé par le Premier ministre et  par l’Académie française.

Mais le débat lancé par la presse est passionné, et bien que, le 6 décembre 1990, le rapport soit publié au Journal officiel sous le titre  Les rectifications de l’orthographe, aucune note ministérielle ne sera diffusée dans le Bulletin officiel de l’Éducation Nationale.

Ces rectifications, « modérées dans leur teneur et dans leur étendue » comme il est avancé dans l’introduction du rapport, portaient sur cinq points et moins de 800 mots, dont bon nombre de mots peu usités. Elles concernaient le trait d’union (autoécole au lieu de auto-école), le pluriel des mots composés (des abat-jours au lieu de des abat-jour), l’accent circonflexe (abime au lieu d’abîme, il connait au lieu d’il  connaît, etc.), le participe passé des verbes pronominaux et quelques anomalies à rectifier (évènement au lieu de l’orthographe traditionnelle événement, éloignée de la prononciation). L’ensemble des linguistes était favorable à ces rectifications, qui sont au reste appliquées dans une cinquantaine de revues et quelques ouvrages comme celui consacré à la Nouvelle histoire de la langue française. Cependant, n’ayant pas bénéficié d’une diffusion  par voie officielle dans l’Éducation Nationale, il faut bien avouer que ces rectifications qui laissaient la liberté de garder l’orthographe traditionnelle ne passent encore que trop lentement dans la langue française écrite. 

Il semblerait, d’après diverses enquêtes scientifiques, que l’orthographe des Français n’ait guère changé en un siècle : il n’y aurait ni recul, ni amélioration sensible. Le succès rencontré par les championnats annuels d’orthographe organisés depuis 1985 à l’initiative de la revue Lire, montre cependant à l’évidence l’attachement des Français aux problèmes posés par les graphies de la langue.

 

Source : Jean Pruvost – Université de Cergy-Pontoise

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